Kamille Lévêque Jégo s’arrête parfois sur un mot au milieu d’une réponse. Elle précise, revient en arrière, cherche la formule la plus juste. Au cours de notre entretien, cette façon de parler m’a donné une clé pour regarder son travail : ses photographies ne se contentent pas de représenter un sujet. Elles interrogent la manière dont on le nomme et dont on croit le reconnaître.

L’artiste photographe passe de l’image documentaire à la mise en scène, du graphisme à la fiction. Son site évoque aussi la publicité et la scénographie. Ce croisement de langages lui permet de déplacer les signes familiers : un vêtement, une posture, un mot chargé d’histoire. Ce que nous pensions voir immédiatement devient une question à examiner.

DES ÉTUDES D’ART À UNE PRATIQUE OUVERTE

Enfant, Kamille envisage déjà une vie d’artiste ; elle pense notamment à la peinture. Plus tard, à l’Institut supérieur des arts de Toulouse, elle explore la communication graphique, le dessin et la photographie. Elle poursuit ses recherches à la Bauhaus-Universität de Weimar, en Allemagne, puis obtient son diplôme de l’ISDAT en 2012. Elle décrit cette période allemande comme une respiration : une autre pédagogie, d’autres manières de réfléchir à ce que peut être une pratique artistique.

Cette liberté de circulation entre les disciplines se retrouve dans sa manière de travailler. Une recherche peut commencer par une observation sociale, une lecture ou une gêne face à une représentation devenue banale. La photographie intervient ensuite avec l’écriture, la mise en scène ou le langage graphique. L’image propose une situation ; elle ne livre pas nécessairement une réponse.

BENZINE CYPRINE, OU L’INVENTION D’UN GROUPE

Menée de 2014 à 2020, la série Benzine Cyprine part, selon le texte de présentation de Kamille, d’un malaise lié aux représentations du féminin. Vulnérabilité, impuissance, hypersexualisation : ces images récurrentes rétrécissent les rôles possibles. Elle leur oppose un gang de femmes dont la présence, les codes et la solidarité fabriquent un autre récit.

Le mot « gang » pourrait suggérer la délinquance. Ici, il sert aussi à montrer ce qu’un groupe peut produire : appartenance, protection, langage commun, capacité d’agir. Kamille travaille une féminité où la sensualité n’exclut ni la force ni les signes habituellement rangés du côté de la « virilité ». Pourquoi ce dernier mot reste-t-il si spontanément masculin ? Pourquoi protéger, combattre ou fédérer ne seraient-ils pas aussi des façons d’être une femme ?

Le titre, lui, ne cherche pas la neutralité. Kamille sait qu’il peut provoquer un léger malaise. Dans notre échange, elle explique son intérêt pour ce moment où un mot accroche, interrompt les automatismes et déclenche une question. La provocation ouvre la conversation ; elle ne remplace pas le propos.

QUAND LA RUE ENTRE DANS LA FICTION

Les photographies de Benzine Cyprine jouent de cette frontière mouvante entre scénario et réalité. Kamille m’a raconté une séance dans la rue au cours de laquelle un homme s’est approché des participantes et a cherché à forcer une proximité non désirée. Les femmes ne se sont pas laissé déstabiliser. L’événement imprévu a trouvé sa place dans les images. Ce qui devait être mis en scène rencontrait soudain, dans l’espace public, la situation même que la série cherchait à interroger.

Cette tension donne au projet sa portée. Le groupe n’est pas seulement une idée visuelle : sa cohésion devient perceptible lorsqu’il doit réagir à ce qui lui arrive. Le documentaire et la fiction ne s’annulent pas ; ils se répondent.

Groupe de femmes réuni dans une pièce, série Benzine Cyprine
Benzine Cyprine, série photographique de Kamille Lévêque Jégo.

DU PROJET PHOTOGRAPHIQUE AU LIVRE

Publié en 2026 aux Éditions Images Plurielles, le livre Benzine Cyprine donne à la série une autre vie. On peut regarder les images dans un ordre, revenir à une scène, transmettre l’objet à quelqu’un. Les textes paraissent en français et en anglais ; Kamille m’a parlé du travail que cette version anglaise lui a demandé. Pour elle, le livre est une forme d’aboutissement qui permet au projet de circuler au-delà d’une exposition.

Couverture du livre Benzine Cyprine de Kamille Lévêque Jégo
Couverture du livre Benzine Cyprine.

UNE RECHERCHE QUI CHANGE DE SUJET, PAS DE CURIOSITÉ

Dans Les Primordiales, Kamille examine les représentations du féminin sacré et les figures de divinités primordiales. Son portfolio situe cette recherche entre documentaire archéologique et abstraction contemplative. Le sujet diffère de Benzine Cyprine, mais on y retrouve son attention aux symboles et aux histoires que nous leur associons. Les recherches historiques et mythologiques nourrissent une forme visuelle qui laisse au spectateur la possibilité de penser avec elle.

Ses projets personnels peuvent demander une maturation importante, selon la complexité des recherches. Kamille tient toutefois à distinguer ce temps de celui des commandes : lorsqu’elle travaille pour autrui, elle adapte son rythme, ses priorités et sa production au cadre défini ensemble. Cette précision est essentielle pour comprendre l’étendue de sa pratique professionnelle.

Photographie d’intérieur de la série Benzine Cyprine
Benzine Cyprine, série photographique de Kamille Lévêque Jégo.

UNE ARTISTE AVEC QUI CONSTRUIRE UNE IMAGE

Photographie de mode, portrait d’artiste, identité ou univers visuel, graphisme, concept original, production : son travail de commande ouvre plusieurs possibilités aux artistes, aux marques et aux structures. Plutôt que de plaquer une esthétique unique sur chaque projet, la collaboration peut articuler photographie, mise en scène et langage graphique autour d’un besoin précis. Le périmètre et les conditions se définissent directement avec elle.

Sa façon de documenter un sujet et de comparer des représentations suggère aussi des interventions où l’image devient un point de départ pour discuter. Lors de notre échange, j’ai surtout retenu sa manière de rendre une idée accessible sans en effacer la complexité. Cette observation est la mienne ; elle n’équivaut pas à l’annonce d’une offre de conférence.

CE QU’ELLE DIRAIT À CELLE QUI COMMENÇAIT

Kamille parle du doute sans le dramatiser. On ne maîtrise pas tout ; elle cherche à faire son travail du mieux possible et à le présenter avec justesse. Lorsque je lui demande ce qu’elle souhaiterait dire à la jeune femme qui commençait ses études, elle me propose cette réponse après réflexion :

« Tente ! Lance-toi ! Et n’oublie pas ce qui t’amuse car c’est ainsi qu’on réussit le mieux. »

Ce conseil tient ensemble deux dimensions que son parcours fait apparaître : l’exigence de la recherche et le plaisir de créer. Kamille souhaite que son travail puisse décoder, transmettre et servir à d’autres. Ses images n’exigent pas que l’on partage une conclusion ; elles demandent d’abord que l’on regarde une deuxième fois.

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