PEOPLE · ART · IDENTITÉ
LE PORTRAIT OWN IT.
FATIMA
MAZMOUZ.
Le corps comme matrice, l’art comme réparation.

UNE ARTISTE · UNE PAROLE
« MON PREMIER MÉDIUM, C’EST MON PROPRE CORPS. »
Photographe, plasticienne et artiste conceptuelle franco-marocaine, Fatima Mazmouz a fait de son corps une matrice, un lieu de questionnement et un territoire politique. Elle y explore la mémoire, la maternité, le féminisme, les héritages coloniaux, la réparation et la résistance.
LE CORPS, POINT DE DÉPART
OWN IT. — Quelle est la base originelle de votre travail ?
Fatima Mazmouz — La base de mon travail, c’est le corps. Mon corps est mon premier médium. Il me parle, je l’écoute et je m’en sers comme d’une matrice. C’est le lieu du questionnement. Selon ce qu’il traverse et ce qu’il fait émerger, mon travail continue à évoluer. Le corps finit aussi par donner des réponses à mon art.
Je ne travaille pas le corps comme une simple représentation. Il porte une histoire intime, mais également des réalités politiques, sociales et culturelles. Ce qui se passe dans la chair entre dans l’œuvre.
Vous vous définissez comme une « artiste chamane ». Que signifie cette expression ?
Fatima Mazmouz — Je me considère comme une artiste chamane dans ma manière de travailler. J’entre profondément dans la matière de mon expérience et de mon corps pour faire apparaître quelque chose, le transformer et lui donner une forme artistique.
Le chamanisme traverse mon corpus comme une démarche de conscientisation, de réparation et de guérison. L’artiste chamane tisse cette réparation dans sa propre chair. Il ne s’agit pas uniquement de produire une image. Il faut traverser un processus et en faire sortir une œuvre.
Quelle place votre double culture occupe-t-elle dans votre travail ?
Fatima Mazmouz — Ma double culture est une force. Elle nourrit ma manière de regarder le monde et de questionner les identités, les héritages et les représentations. Elle me permet de travailler entre plusieurs histoires, plusieurs espaces et plusieurs manières de penser.

SUPER OUM, LA FIGURE CENTRALE
Quelle œuvre vous représente le mieux ?
Fatima Mazmouz — Super Oum est probablement l’œuvre qui me représente le plus. Elle rassemble une grande partie de mes questionnements autour du corps, de la grossesse, de la maternité, de la puissance féminine, de la résistance et de la mère patrie.
Dans cette figure, le ventre n’est pas un élément passif. Il devient un espace politique et créatif, capable de porter une mémoire et une force.
PORTER LA VOIX DES FEMMES
Quel féminisme défendez-vous ?
Fatima Mazmouz — Mon féminisme cherche à porter les femmes, à rendre leurs voix audibles et à mettre leur travail à l’honneur. Les femmes occupent déjà une place considérable dans la création, mais elles restent trop souvent invisibilisées. Elles parlent, elles travaillent et elles produisent. Pourtant, leur voix n’est pas toujours entendue.
Il faut porter ces voix et laisser des traces pour nos enfants. Mon féminisme n’a pas pour objectif d’exclure l’homme. Il l’inclut également. Il s’agit de construire une place plus juste et de sortir les femmes des cadres dans lesquels elles ont longtemps été enfermées.
Le monde de l’art reste-t-il marqué par la misogynie ?
Fatima Mazmouz — Les femmes demeurent insuffisamment représentées dans les musées et dans les collections. Leur création existe, mais elle n’obtient pas toujours la visibilité, la reconnaissance ou la valeur économique accordées au travail des hommes.
Il existe également des formes de censure et de mise à l’écart. J’ai moi-même subi des boycotts publics et politiques, mais aussi des boycotts venant d’institutions. En 2015 et 2016, des expositions ont été remises en question ou annulées quelques jours avant leur ouverture. J’y ai vu du racisme et une limitation de la place accordée aux artistes portant un prénom, une histoire ou une identité comme les miens.

ART, CENSURE ET TRANSMISSION
Vous avez évoqué l’artiste Sandra Reinflet. Pourquoi son histoire vous a-t-elle marquée ?
Fatima Mazmouz — Son histoire montre ce que peuvent encore subir les femmes artistes engagées. Son exposition Nouvelles Reines, présentée à la basilique-cathédrale de Saint-Denis, mettait en lumière des femmes issues de l’immigration. Elle a été visée par des militants d’extrême droite et des portraits ont notamment été recouverts de noir.
Au-delà de cette exposition, la question est celle des amalgames, des intimidations et des suites données à ces actes. Trop souvent, les artistes ont le sentiment que les procédures n’aboutissent pas ou que les poursuites sont interrompues. Cette situation pose une véritable question concernant la liberté de création et la protection des artistes.
Que faudrait-il transmettre aux enfants à travers l’art ?
Fatima Mazmouz — Il faut leur montrer l’art vivant et engagé, pas uniquement les œuvres déjà consacrées par les grandes institutions. Les enfants doivent pouvoir rencontrer des artistes, comprendre ce qu’est un engagement et découvrir comment une œuvre peut parler d’histoire, de mémoire et d’héritage.
Nous devons leur laisser des traces. L’art peut les aider à regarder autrement les discriminations, les représentations et les récits qu’on leur transmet.
Vous travaillez également beaucoup au Maroc. Quelle place le pays accorde-t-il aux artistes ?
Fatima Mazmouz — Au Maroc, je ressens une fierté à l’égard des artistes de la diaspora. Il existe un espace structuré pour les artistes, ainsi que des formes de reconnaissance et des récompenses. La créativité féminine peut y trouver une place et des interlocuteurs.
Je prépare d’ailleurs une nouvelle exposition au Maroc autour du tapis. Celui-ci devient à la fois un support, une mémoire et une matière de création.
Quels projets souhaitez-vous maintenant développer ?
Fatima Mazmouz — J’aimerais développer davantage de conférences, notamment dans des lieux artistiques et culturels internationaux. La parole fait partie du travail de transmission et de conscientisation. Une œuvre ne s’arrête pas à sa forme. Elle peut ouvrir une discussion et permettre à d’autres voix d’exister.
LAISSER DES TRACES, PAS DES CHIFFRES
Quelle est votre définition de la réussite ?
Fatima Mazmouz — La réussite, c’est l’épanouissement personnel. C’est parvenir à mettre des mots sur ce que l’on porte et être alignée avec ses idées, ses actions et ses pensées.
Je ne mesure pas cette réussite uniquement avec des chiffres, des récompenses ou une reconnaissance extérieure. Au fond, je voudrais arriver au bout de ce parcours en paix, en ayant fait tout ce que j’avais besoin de faire et exprimé tout ce que j’avais besoin d’exprimer.
Quel héritage aimeriez-vous laisser ?
Fatima Mazmouz — Mon héritage serait d’avoir travaillé sur tout ce que je voulais explorer, d’avoir laissé le plus de traces possible et d’être allée au bout de ce que j’avais à accomplir. Si je peux transmettre quelque chose aux enfants et permettre à certaines voix d’être entendues, alors mon travail aura trouvé sa place.
LE MOT DE LEÏLA
UNE PAROLE AUSSI FLUIDE QUE PROFONDE.
Rencontrer Fatima Mazmouz, c’est découvrir une artiste internationale, mais surtout une femme dont la parole est aussi fluide que profonde.
Elle m’a accordé son temps avec une grande générosité. Elle a répondu à mes questions avec simplicité, précision et sincérité, sans jamais mettre de distance entre son parcours et la personne qu’elle est.
Derrière la force de ses œuvres, j’ai découvert une femme accessible, profondément engagée et habitée par ce qu’elle défend. Une artiste qui ne cherche pas seulement à être regardée, mais à transmettre, à éveiller les consciences et à faire entendre les voix que l’on écoute encore trop peu.
Je remercie sincèrement Fatima Mazmouz pour sa confiance et pour la qualité de cet échange. La mettre à l’honneur dans OWN IT. n’est pas seulement présenter son travail : c’est reconnaître une femme qui a fait de son corps, de son histoire et de sa double culture une œuvre de transmission et de résistance.
Leïla Ettir — Fondatrice d’OWN IT.
Fatima Mazmouz ne cherche pas seulement à occuper une place. Par son corps, ses œuvres et sa parole, elle en ouvre une pour les autres.