#business Prenons un exemple simple : certains entrepreneurs n'arrivent pas les premiers sur un marché. Et pourtant ce sont eux qui le transforment.

Sur le terrain, on voit souvent ce schéma.

Le marché existe déjà.
Les acteurs en place sont installés, respectés, rentables. Tout semble dit.

Mais certains entrepreneurs ne cherchent pas à faire mieux que l'existant.
Ils cherchent à rendre l'existant accessible à tous.

Résultat :

  • les premiers perfectionnent un produit pour quelques-uns
  • les seconds le mettent entre les mains de tout le monde

Et c'est souvent là que tout se joue.
Pas dans l'invention, mais dans la démocratisation.

Prenons un exemple concret : Marcel Bich et BIC.

Beaucoup de gens pensent que Marcel Bich a inventé le stylo à bille.

Mais sur le terrain, c'est autre chose.

Il ne l'a pas inventé. Il l'a démocratisé.

Marcel Bich naît en 1914 à Turin. Sa famille émigre en France en 1925 — non pas à cause de la montée du fascisme, mais à cause des échecs répétés de son père à monter une affaire viable. Un enfant qui grandit dans l'ombre de l'échec paternel. Un détail qui ne s'oublie pas.

Il fait ses études en France, travaille dans une fabrique d'encre, devient directeur de production. Belle carrière tracée.

Mais Marcel Bich ne veut pas de capitaine au-dessus de lui.

En 1944, à 30 ans, avec son collègue Édouard Buffard, il rachète un petit atelier à Clichy pour 1 000 dollars. Ils fabriquent des porte-plumes, des porte-mines, des accessoires. Les débuts sont difficiles. Personne ne donne cher de leur peau.

Puis arrive le stylo à bille.

Inventé par le Hongrois Ladislao Biro, le stylo à bille existe déjà. Mais il est cher, fragile, réservé à une élite.

Marcel Bich achète le brevet en 1949. Et là, son génie s'exprime.

Il ne cherche pas à faire un beau stylo.
Il cherche à faire un stylo que tout le monde peut s'offrir et jeter.

Ce qui est construit, ce n'est pas un produit de luxe. C'est l'anti-luxe.

Portrait en noir et blanc fourni comme photographie de Marcel Bich
Marcel Bich — photographie transmise avec l’article.

Le BIC Cristal sort en décembre 1950.
Transparent pour voir le niveau d'encre. Hexagonal pour ne pas rouler. Fiable. Cheap. Jetable.

En 1953 : 250 000 stylos produits par jour.

Mais face à lui, les papeteries refusent de vendre son produit. Trop disruptif. Trop cheap. Pas dans leurs codes.

Marcel Bich ne s'énerve pas. Il contourne.

Il vend ses stylos chez les buralistes. Réseau plus vaste, plus de passage, clientèle populaire. Le succès est immédiat.

  • 1958 : rachat de Waterman Pen Company aux États-Unis
  • 330 millions de stylos vendus par an
  • 1973 : lancement du briquet jetable BIC, qui écrase Gillette après une bataille publicitaire mémorable
  • 1975 : lancement du rasoir jetable BIC
  • 20 % de parts de marché du rasoir jetable en Amérique dès 1981
  • Aujourd'hui : 100 milliards de stylos BIC vendus dans le monde

Un atelier à Clichy acheté 1 000 dollars. Un empire mondial construit sur une idée radicalement simple : rendre jetable ce que tout le monde pensait devoir durer.

Certains cherchent à créer le produit parfait. Marcel Bich, lui, a cherché à créer le produit universel. Pas le meilleur. Le plus accessible.

Le BIC Cristal est aujourd'hui dans les collections permanentes du MoMA de New York et du Centre Pompidou à Paris.

Un stylo à 29 centimes. Patrimoine mondial du design.

Et sur le terrain, c'est souvent ça qui fait la différence : ce n'est pas la sophistication qui crée un empire, c'est la capacité à rendre quelque chose d'indispensable accessible à tous.

— Hanan Zahouani, collaboratrice éditoriale d’OWN IT.

Merci à Hanan Zahouani pour sa contribution.